Suzanne Lafont
Accompagnement des transitions par les mythes, contes merveilleux et autres histoires

Quand les femmes se réconcilient avec leur féminin

Nouveaux paradigmes et nouveaux outils

Quand une femme se réconcilie avec sa féminité, elle renoue avec sa créativité libre et joyeuse, son impérieuse sauvagerie ; elle se met à l’écoute de son corps et de ses cycles, explique Suzanne Lafont, conteuse, formatrice en conduite du changement en entreprise, fondatrice de l’agence déklic, du programme Iridescence et mère de trois filles.

Propos recueillis par Gilles Donada © Intimi-T 2018
 

La première fois que j’ai rencontré Suzanne Lafont, c’était en février 2017, dans un salon de thé du quartier populaire du 18e arr. de Paris. L’arrière-salle était étroite, les banquettes déjà bien occupées. Il a fallu se serrer pour s’asseoir. Suzanne a pris la parole pour conter la naissance de la femme. Je ne me rappelle plus des détails précisément. Je me souviens que cette histoire était celle d’un combat, d’une longue lutte pour émerger d’un magma indistinct, tout en affrontant des éléments contraires. J’avais compris qu’elle parlait, en filigrane, d’elle et de son histoire.

L’art d’être femme

J’en ai eu la confirmation un mois plus tard lors d’un cabaret de l’association Eklore sur le thème “l’art d’être femme”. Sur scène, Suzanne, accompagnée d’un ami danseur, avait “slamé” la conquête de cet art. Je me souviens avoir été estomaqué par sa prestation, toute en présence, puissance et vulnérabilité. J’étais face à un mystère qui se déployait sous mes yeux. Je voulais en savoir plus.

En tant qu’homme je pressens combien une femme qui occupe son espace propre — un terme que je préfère à celui de “place”, qui renvoie à toutes les assignations de genre dont nous, hommes et femmes, tentons actuellement de nous libérer –, sans singer les hommes, permet à ces derniers de se déployer dans leur singularité, avec authenticité, intégrité et ouverture [J’approfondirai le moment venu le sujet “quand les hommes se réconcilient avec leur masculin NDR].

De même, j’ai la conviction que si les hommes occupaient davantage leur espace aux côtés des femmes, sans leur en demander l’autorisation comme des petits garçons timides ni la revendiquer de façon immature et belliqueuse, nous pourrions aider davantage les femmes à être pleinement femmes, en les délivrant de l’injuste fardeau de nos peurs et de nos irresponsabilités qui se cristallisent dans la domination masculine.

Mais revenons au thème qui nous occupe. Ma récente participation à une rencontre entre un cercle d’hommes de l’association Mankind Project et un cercle de femmes, membres de Sacrée femme et Women in Power, m’a fourni l’occasion d’approfondir une question qui me taraudait. Qu’est-ce que signifie, pour une femme, se réconcilier avec sa dimension féminine ? Je suis retourné voir Suzanne Lafont pour l’interroger.

En Occident, rares sont les femmes qui sont dans leur féminin.

Gilles Donada : Pour une femme, que veut dire concrètement se réconcilier avec sa partie féminine ?

Suzanne Lafont : Mais comment se réconcilier avec le féminin quand on en ignore la nature ? En Occident, rares sont les femmes qui sont dans leur féminin. Moi-même, j’ai beaucoup plus développé mon côté Yang [masculin NDR] que Yin [féminin NDR]. Je suis à l’image de la société dans laquelle j’évolue.

Me réconcilier avec mon féminin, cela signifie tout d’abord reconnaître mon droit à la créativité et l’exprimer au présent. Cette créativité n’a pas en soi un but, une finalité, une visée utilitariste. Elle n’est pas une production qui pourrait ensuite être soumise à une évaluation en fonction de sa performance ou de sa rentabilité. Quand l’instant vécu lui inspire quelque chose, la femme fait une œuvre qui peut aussi bien s’interrompre immédiatement que se prolonger. Qu’est-ce qui caractérise cette œuvre ? Elle est guidée par la joie. Se réconcilier avec son féminin, c’est suivre le chemin de la vie.

As-tu un exemple ?

Si je danse avec un homme, je me donne à la danse parce que c’est bon, parce que c’est léger, c’est joyeux, parce que la musique est magique. Je le fais sans arrières-pensées, ni objectif caché. Ce décalage est une grande source d’incompréhension car la créativité féminine s’exprime de façon gratuite et spontanée. Mais est-il encore possible d’entrer en relation de manière gratuite avec quelqu’un, notamment du sexe opposé ? Danser avec un homme ne signifie pas que je veux avoir une relation sexuelle avec lui ! J’ai juste envie de vivre ce qui est présent entre nous, le temps d’une danse.

Quand le féminin est dans sa créativité joyeuse qui n’a d’autre intention que d’offrir ce qui jaillit à ce moment-là, en le prolongeant d’une façon ou d’une autre, sans jamais la soumettre à aucune évaluation, elle est qualifiée de d’ “inconstante”, de “légère”, de “futile”, de “fofolle”…

C’est simple, pour retrouver les valeurs du féminin, il faut regarder tout ce qui est diminué dans notre société. Notre créativité de femme est tuée très tôt, dès qu’elle s’exprime chez la petite fille : « Ce n’est pas comme ça qu’on se tient », « Tu ne dois pas parler comme ça », « Tu dois te comporter ainsi », « Il ne faut pas que tu t’habilles avec ça », “ne grimpe pas aux arbres, c’est pas pour les filles”, etc.

Nous, les femmes, passons notre temps à être coupées de notre créativité pour tenter de répondre aux attentes du collectif. Ces effets conjugués sont si puissants que nous avons beaucoup de mal à nous reconnecter à notre créativité et à lui donner la place qui lui revient dans nos vies et dans la société.

Quand nous regardons notre sexe, il est juste hallucinant !

Se réconcilier avec son féminin, pour moi, c’est aussi se réconcilier avec sa part sauvage. Et quels sont les modèles qui nous sont présentés ? Des princesses bien lisses, bien linéaires, bien stables, qui ne bougent pas, qui ne crient pas. Une petite fille modèle, ça n’a pas d’émotions, ça n’a pas d’éclat, c’est toujours content, c’est toujours gentil, ça fait toujours plaisir à tout le monde. C’est tout juste si elle a un sexe d’ailleurs. Regardez les Barbies, il n’y a que Ken qui a un certain relief sous le slip !

Tout cela n’a rien à avoir avec mon expérience de femme. Quand nous regardons notre sexe, il est juste hallucinant ! C’est un sexe qui sécrète. C’est ce qu’on appelle les pertes, qui viennent tacher le fond des sous-vêtements. Durant les règles, notre corps change. Nos seins gonflent, ils deviennent plus tendus. Nous ressentons des montées et des descentes. Et que dire de l’accouchement ! Notre vagin se dilate au point de laisser passer une tête, puis un cordon, puis le placenta. Durant les suites de couches, ce sont des bouts de chairs entiers qui tombent de notre sexe, gros comme des morceaux de foie. Nos seins se mettent à augmenter énormément. Tu allaites tes enfants à la mamelle. Nous puons le lait qui coule, qui caille, qui coagule.

Et nous découvrons une sauvagerie inconnue jusque-là. Je me souviens de cette infirmière qui voulait me prendre mon gosse des bras. Je lui aurais envoyé mon poing dans la gueule ! La moindre personne qui s’approchait de mes enfants durant les trois premières semaines, j’avais envie de lui sauter à la gorge pour y planter mes dents ! ! Il m’a fallu faire appel à toute ma culture humaine pour me tempérer.

La sauvagerie féminine ne s’exprime pas forcément de façon violente. Je sais à leur odeur si mes enfants dorment ou pas, s’ils vont bien ou pas. Durant leur sommeil, je crée autour d’elles un environnement de douceur. Je me suis mise à leur chanter des berceuses qui montaient en moi et dont je ne connaissais pas l’origine.

Se réconcilier avec son féminin, c’est entendre cette part sauvage, animale, instinctive, qui n’a pas de mots pour se dire et qui se manifeste depuis on ne sait où, de façon impérieuse et spontanée…

Cette sauvagerie peut engendrer le geste le plus doux, la caresse, comme le geste le plus violent pour protéger sa progéniture. Pour moi, c’est un geste sans filtre, qui n’a rien de conventionnel, qui ne rentre dans aucune case et qui se moque des convenances. C’est pourtant un geste d’une justesse absolue qui n’est pas reproductible, qui ne peut pas être enfermé dans un « process ». Face à cela, qu’entend-on ? La femme est “trop compliquée”, “trop inconstante”, il faut “revenir à du basique, il faut “faire simple” !

Peu d’hommes tiennent face à cette sauvagerie féminine. Elle les terrifie. C’est pour cela qu’ils ont inventé mille façons de la mettre en cage. Le plus étonnant, c’est que cette frayeur saisit aussi les hommes les mieux intentionnés vis-à-vis des femmes.

Dans des cercles de femmes, des hommes, thérapeutes, coachs, etc, sont invités à intervenir. Certains ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas continuer. Ils sont trop “perturbés”. Les codes ont complètement changés. Ils sont face à un féminin complet, qui semble ne pas avoir de structure alors qu’il en a une, différente de celle que notre société connaît. Se réconcilier avec son féminin, cela concerne aussi les hommes, car il est aussi altéré chez eux.

Nous sommes faites d’inspiration et d’expiration

Se réconcilier avec son féminin, c’est enfin devenir davantage réceptive à la grande écoute de notre corps. La société nous apprend à nous couper de notre corps ou à faire sans lui. Et c’est vrai pour les garçons comme pour les filles. À l’école, nous devons rester des heures assis, immobiles, silencieux, sinon on est qualifié de « turbulent », d’ » hyperactif » !

Pourtant, chez nous, le rapport au monde passe par son corps. Nous devons apprendre (ou réapprendre) à l’écouter, à le suivre et à faire ce qu’il nous réclame. Notre société nous pousse sans cesse à être dans la performance, dans le pouvoir, dans le toujours plus. Mais nous, dans notre corps, nous savons très bien que la croissance infinie n’est pas possible !

Chaque jour, notre corps nous raconte une histoire différente. Nous savons que ce qui est possible aujourd’hui ne le sera pas forcément demain. Nous sommes faites d’inspiration et d’expiration. Chez nous, les cartes sont sans cesse rebattues. Parce que demain, c’est l’autre côté du cycle. Et tout d’un coup il n’y a plus d’élan, plus de force physique. Chaque mois, nous faisons l’expérience de la puissance quand nous sommes au sommet de notre cycle et de l’impuissance quand nous sommes labourées par nos menstruations. Les règles peuvent provoquer des douleurs inimaginables ! J’ai su que j’allais accoucher quand j’ai noté l’extrême régularité des douleurs des contractions qui étaient les mêmes que je ressentais chaque mois…

Nous connaissons le flux et le reflux, et la vie est toujours là, elle ne disparaît pas, elle ne s’effondre pas. À un moment donné, nos menstruations, nos cycles cessent et nous rejoignons nos frères les hommes et nous restons en lien avec nos sœurs les femmes parce que nous avons connu ce qu’elles vivent. À partir de ce moment-là notre travail va être de remettre du cycle, du mouvement, dans un corps qui n’en a plus. Ce n’est pas étonnant que les figures de guérisseuses, de sorcières sont souvent des femmes ménopausées. C’est ainsi que nous expérimentons le monde, et que nous le nourrissons.

Mais combien de femmes aujourd’hui sont connectées à cette réalité corporelle ? J’ai le sentiment que peu de femmes entendent le mot échec. Peu de femmes acceptent de perdre. Nous sommes devenues prisonnières d’un modèle de performance, de réussite, de croissance dans lequel il faut prendre toujours plus de place et briller toujours plus — et ce monde fou nous tue !

Se réconcilier avec son féminin, c’est accepter d’être parfois dans la lumière, parfois dans l’ombre ; parfois très puissante, parfois très impuissante. Toutes ces facettes sont liées entre elles. C’est une danse composée de mouvements différents. Mais c’est une seule et même danse. Dans notre vision du monde, il n’y a pas de réussite ou d’échec — ou alors tout est réussite — il y a un mouvement qui va vers la vie. Un mouvement qui est un mystère en lien avec chaque être, chaque moment, chaque situation. Ce mouvement est imprévisible mais il trouvera toujours son chemin. Il nous faut le reconnaître, l’accueillir et l’accompagner.

Sur le plan sexuel, nous pourrions nous passer de la pénétration

Tu dis que les femmes se détournent de leur créativité car leur énergie est accaparée à répondre “aux besoins du collectif”. De quel collectif parles-tu ?

Nous sommes élevées pour nous mettre “au service” des autres, à leur “faire plaisir” : notre entourage familial, professionnel, associatif… L’éducation nous apprend à taire nos désirs ! Dire « je veux… », oh lala non ! On ne nous passe rien. Si notre chambre est en désordre : drame ! Le frangin ? Ah, c’est un garçon, c’est normal ! Un garçon en primaire qui touche la poitrine naissante d’une petite fille, c’est normal, c’est un garçon. Une fille de primaire qui tâte les testicules d’un garçon est une folle… C’est pareil avec la masturbation. Un garçon, c’est normal, c’est un garçon. Une fille, c’est sale. On souille notre sexe.

On n’ose plus l’explorer. On est coupée de notre corps. Mais comment y guider un homme ensuite ? Dans la sexualité justement, la femme doit être soumise au plaisir et au tempo de l’homme. La pénétration est obligatoire si l’homme est en érection. Quand il a joui, c’est le point final ! Parfois, c’est très tôt ; et parfois c’est beaucoup, beaucoup trop tard ! Le nombre de femmes qui se font pénétrer alors qu’elles n’ont pas envie, qui ont juste mal et finissent dégoûtées ! Dans notre sexualité féminine naturelle, il n’y a pas forcément pénétration. On pourrait ne jamais en avoir d’ailleurs…

Nous ne pouvons pas nous habiller comme nous voulons

Tu évoques également les mises en garde sur l’habillement….

Nos modes vestimentaires sont connotées et très bridées. C’est un véritable casse-tête ! On ne peut pas s’habiller comme on veut. Avant de sortir, il faut réfléchir à la longueur de sa jupe, à celle de son décolleté. Mon haut ou mon pantalon sont-ils trop moulants ? Dois-je porter une tunique pour cacher mes fesses ? Ce maquillage est-il “trop” voyant ? Et cette coiffure ? Et si je mets ces chaussures, est-ce que je vais passer pour une “chaudasse” ? Est-ce qu’en m’habillant ainsi, je vais envoyer un signal : “D’accord pour être touchée”, “bonne à baiser”, “salope à choper”, “peut être prise de force” ? On reçoit des quolibets dans la rue : “Tu suces ?”, “Eh t’es bonne toi, ça te dirait que je te la mette ?”.

En Irlande, un homme de 27 ans est accusé d’avoir violé une fille de 17 ans. L’avocate de la défense a affirmé que le string, porté par la victime sous son pantalon, était une “preuve de son consentement” ! Du coup, des milliers de femmes sont descendues dans les rues pour protester en brandissant leur string accompagné du slogan #ThisIsNotConsent (Ceci n’est pas un consentement).

Pourtant les mères transmettent aussi ces interdits !

Et oui, nous éduquons les hommes ! Des études montrent qu’une maman répond plus vite à la demande du nouveau-né garçon qu’à celle du nouveau-né fille. Et en présence d’une demande conjointe émanant d’un garçon et d’une fille, la maman satisfera d’abord le garçon, même si la fille est plus jeune ! Nous avons une estime de nous tellement basse que nous élevons le monde pour qu’il nous méprise ! La faute au péché originel. Nous n’aurons jamais fini d’expier une faute pareille !

Tu soulignes que la part féminine est aussi altérée chez l’homme…

On tue le féminin tout court. La femme, comme elle porte la vie, y a un accès immédiat et naturel. L’homme enfant aussi. Je crois qu’à adolescence, quand les êtres se séparent du monde et du féminin, les femmes ont leurs lunes et restent connectées. Les hommes perdent peut-être l’accès mais la femme est le lien pour y retourner. Détruire les femmes, c’est le meilleur moyen de fermer à tout jamais la porte du féminin. Mais comme il y a de la sauvagerie là-dedans, même les tortures (excision), les viols et les tueries de masse n’en viennent pas à bout. Le jour où nous ne ferons plus nos enfants “naturellement “et où nous n’aurons plus nos lunes, alors je crois qu’il sera possible de détruire le féminin.

Il est temps que les hommes prennent la relève

Dans les cercles d’hommes et de femmes, on fait référence à la symbolique du feu. En quoi concerne-t-il les femmes ?

Ce feu symbolique, c’est le feu transformateur : faire brûler ce qui doit disparaître pour laisser place au nouveau. Nous les femmes, qu’est-ce que nous avons été dans le feu, au sens figuré comme au sens propre : le feu des bûchers ! On nous a jetées dedans à certaines époques ! Dans certaines traditions, les femmes sont les gardiennes du feu… Aujourd’hui encore, les femmes n’arrêtent pas d’être dans le feu. Ce sont elles qui absorbent, ingurgitent et brûlent l’ancien, le transforment et le métamorphosent, redonnent de l’énergie aux autres.

Nous sommes épuisées d’être le feu ! Nous ne voulons plus être le feu ! Et les hommes, se jettent-ils dans le feu ? Est-ce qu’ils le nourrissent ? Est-ce qu’ils en brûlent ? Il ne faut plus souffler sur notre feu.

Il est temps que les hommes prennent la relève. Au contraire, il faut nous dire : “Lâchez ce feu, nous allons en prendre soin. Allez vous asseoir dans la terre et écoutez qui vous êtes”.

Nous devons renouer le lien avec notre terre afin de retrouver notre puissance animale, notre abondance, notre créativité sans queue ni tête, qui nourrit tout, qui fait vivre celui qui veut vivre et laisse mourir celui qui veut mourir. Nous avons tant besoin de recréer ce lien à la terre, à la vie, aux cycles, aux animaux.

En Occident, tout le savoir médecine des sages-femmes et des guérisseuses a disparu dans les flammes des bûchers de l’Inquisition. Puis sont venus les hommes, avec leurs méthodes, leurs saignées… Nous devons réapprendre à tisser avec l’invisible, à réentendre les enseignements que les peuples racines vont chercher dans la conversation avec leur environnement, avec les forêts, avec les esprits de la nature qui nous entourent. Si nous voulons aider les femmes à renouer avec leur féminité, il faut les aider à retourner à la Terre Mère.

Propos recueillis par Gilles Donada © Intimi-T 2018


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